ARTISTE PEINTRE

Comment la vulgarisation scientifique m’aide à structurer ma pratique artistique

Lorsqu’on me demande ce que je fais dans la vie, ma réponse suscite souvent la curiosité. Journaliste scientifique, auteur, éditeur, pilote et artiste peintre – ces différentes facettes peuvent sembler disparates au premier abord. Pourtant, au fil des années, j’ai découvert combien ces univers peuvent s’enrichir mutuellement.

Aujourd’hui, je voudrais vous dire comment mon expérience de vulgarisateur scientifique en tant que journaliste et écrivain, a profondément influencé et structuré ma démarche artistique.

L’art de l’observation

La science et l’art figuratif partagent un point commun fondamental : ils reposent tous deux sur une observation fine du réel. En tant que journaliste et auteur scientifique, j’ai appris à embrasser à la fois le tout, et ses détails. Par exemple, il ne faut jamais se contenter, en lisant une étude scientifique, du résumé. Le tout : l’histoire des sciences qui a guidé la réflexion des auteurs, le pourquoi de l’étude, le protocole et l’hypothèse. Les détails : parfois, tout s’éclaire en décortiquant un obscur tableau de chiffres qui vient nuancer ou contredire la conclusion des auteurs. Ou en étudiant les liens d’intérêt, pas toujours mentionnés.

Cette habitude d’observation à la fois globale et minutieuse, je l’ai naturellement transférée à ma pratique de la peinture. Lorsque je peins le village familial d’Alet-les-Bains, dans l’Aude, ou le portrait d’un modèle, mon expérience de vulgarisateur scientifique m’aide à capter l’atmosphère et la couleur locale comme on dit en peinture, mais aussi appréhender le jeu plus subtil des ombres froides, des ombres chaudes et des lumières. Cette analyse enrichit considérablement mon approche de la composition.

Alet-les-Bains (Aude, France) - gouache par Thierry Souccar

La clarté comme discipline

La vulgarisation scientifique exige une qualité essentielle : la clarté. Expliquer des concepts complexes au grand public m’a appris à aller à l’essentiel, à identifier le cœur d’un sujet pour mieux le transmettre. Cette discipline intellectuelle se retrouve de plus en plus dans mon travail, où je cherche constamment à épurer mon trait pour ne garder que l’essence d’un lieu ou d’un modèle.

Avec le temps, j’ai évolué vers une expression où chaque élément a sa raison d’être, où rien n’est superflu.

La narration visuelle

Écrire un livre de vulgarisation scientifique, c’est construire un récit accessible autour de données complexes. Il faut trouver le fil conducteur qui guidera le lecteur du début à la fin. Cette structure narrative, je la transpose spontanément dans mes compositions picturales.

Une peinture raconte une histoire. Qu’il s’agisse de la Pointe courte à Sète ou des arches du Pont Royal qui se reflètent dans la Seine, je construis mes tableaux comme des récits visuels, avec un début, un développement et une conclusion.

La pointe courte à Sète (Hérault) - aquarelle et gouache de Thierry Souccar
La pointe courte à Sète (Hérault) – aquarelle et gouache de Thierry Souccar

L’équilibre entre rigueur et créativité

La vulgarisation scientifique m’a appris à naviguer entre deux exigences apparemment contradictoires : la rigueur factuelle et le parti-pris créatif. Ce même équilibre, je le recherche dans ma peinture, où la précision du dessin sous-jacent peut laisser libre cours au travail de la couleur.

Ce dialogue permanent entre cadre et spontanéité est la chose la plus difficile à réaliser en peinture : Ingres ou Turner comme modèles ? Je continue de batailler d’une rive à l’autre pour parvenir à l’harmonie.

Transformer la complexité en simplicité apparente

L’un des plus grands défis de la vulgarisation scientifique est de rendre simple ce qui est intrinsèquement complexe, sans le dénaturer.

Dans mes toiles, je cherche à créer cette même illusion de simplicité : des compositions qui doivent paraître fluides et spontanées mais qui reposent souvent sur une structure soigneusement élaborée. Comme dans mes livres où la clarté du propos cache des heures de compilations d’études ou de discussions avec des chercheurs, mes peintures les plus légères sont souvent celles qui ont nécessité le plus de réflexion en amont.

J’ai trouvé cette démarche chez l’un des peintres que j’admire, le Suédois Anders Zorn. Une visite dans sa maison-musée de Mora est une révélation : on s’arrête devant un tableau d’une fluidité insolente, s’émerveillant d’un geste si sûr, si ample, si inspiré. Le talent à l’état pur. Et puis on découvre les croquis préparatoires, les aquarelles, les pochades, les multiples essais de composition qui ont amené le peintre à l’épure parfaite.

Emma Zorn lisant, par Anders Zorn
Emma Zorn lisant, par Anders Zorn

Des mondes complémentaires

Loin d’être des univers séparés, ma pratique de la vulgarisation scientifique et mon expression artistique se nourrissent mutuellement. L’art me porte vers une sensibilité, un recul, parfois un humour aussi, que mes lecteurs connaissent, tandis que la rigueur analytique de l’écriture structure ma démarche créative.

À celles et ceux qui jonglent entre différentes passions, je dirais ceci : ne cherchez pas à compartimenter vos centres d’intérêt, mais explorez plutôt ce qui les relie. Ces connexions inattendues sont souvent la source des approches les plus originales et des plus belles découvertes.


Thierry Souccar est artiste peintre, journaliste et auteur scientifique. Son vingtième et nouveau livre, « Le secret des os solides », est paru le 13 mars 2025. Retrouvez ses oeuvres dans la galerie de ce site.